samedi 22 octobre 2011

Trois jeunes politiciennes qui veulent faire leur place


De gauche à droite, les trois candidates d'Ettakatol,
Omezzine Khelifa, Arabiya Kousri et Wafa Madder.




Elles se présentent pour un parti majeur, mais n’ont que de très modestes chances d’être élues. Représentant la future génération de leaders de leur pays, Wafa Madder, Arabiya Kousri et Omezzine Khelifa sont candidates pour le parti Ettakatol sur les listes de Tunis 1 et 2. Résumé d’une entrevue effectuée au Montréal Café (!) à Tunis.

Arabiya Kousri, la plus expérimentée politiquement du trio, est déjà considérée à 28 ans comme une vétéran du parti. Cela peut sembler étonnant, mais il faut rappeler que malgré le fait qu’Ettakatol a été fut créé dès 1994, très peu de gens osaient y adhérer avant la fin de la dictature. Aujourd’hui, les cartes de membres se vendent allègrement et l’aile jeunesse est en pleine croissance. D’ailleurs, ce sont surtout parmi les jeunes qu’Ettakatol a trouvé un grand nombre d’appuis.

Mme Kousri a commencé à militer pour Ettakatol en 2009 tout juste avant l’élection présidentielle. À l’époque, elle gérait le compte Facebook du parti, ce qui n’était pas de tout repos étant donné qu’elle devait continuellement jongler avec la censure pratiquée par l’ex-régime. Pour l’élection de cette année, son travail a surtout consisté à rencontrer directement les gens sur le terrain et à leur faire part de la philosophie et de la stratégie de leur programme. Elle est en 4ème position sur la liste de Tunis 1, une circonscription qui revêt une importance symbolique pour Ettakatol car il s’agit de la liste où se présente, comme candidat de tête, Mustapha Ben Jaafar, le chef du parti.

Également sur la liste de Tunis 1 et occupant la 6ème position, Wafa Madder, 27 ans, a joint les rangs du parti en mars dernier à l’invitation de sa collègue Arabiya Kousri. Experte comptable, Mme Madder a silloné presque tout le pays pour présenter le programme d’Ettakatol et travailler à l’ouverture de bureaux de circonscription. À titre de coordonnatrice du parti, elle a aussi mis beaucoup d’emphase sur le recrutement de femmes, surtout après l’annonce de la Haute Instance (organisme en charge des élections) que la parité des sexes en alternance serait imposée pour toutes les listes.

Celle qui complète le trio, Omezzine Khelifa, a travaillé quelques années en France avant de revenir en Tunisie pour se présenter à l’élection. Bien qu’elle gagnait sa vie sur un autre continent, la candidate de 29 ans se faisait un devoir de visiter sa famille en Tunisie toutes les deux fins de semaine. Son désir de se lancer en politique, elle le doit en grande partie à sa tante, une militante pour les droits des femmes qui avait été emprisonnée en 2009 pour avoir publié des photos anti-régime sur Facebook.

Très loquaces, les trois jeunes femmes répondent avec la plus grande honnêteté à toutes les questions. « Un des principaux problèmes du pays se situe au niveau des mentalités. Il y a encore trop de vieilles habitudes créées par l’ancien régime qui persistent » explique Mme Kousri. À titre d’exemple, elle raconte une anecdote dont elle a souvent été témoin durant la campagne électorale : « Lorsqu’on aborde les gens, certains nous demandent : vous allez me donner quoi si je vote pour vous ? Je leur réponds : et vous, vous me donnerez quoi ? »

Les trois candidates saluent avec fierté la décision de la Haute Instance d’imposer la parité des sexes pour les candidatures à l’élection. « C’est une excellente chose et compte tenu de la situation du pays, c’était la meilleure solution pour nous assurer une certaine représentativité. Ce n’est jamais facile de faire de la politique et c’est peut-être encore plus vrai pour les femmes. Même dans notre propre parti, on doit travailler fort pour faire notre place » mentionne-t-elle. Malgré le fait qu’Ettakatol, à l’image de tous les autres partis importants – à l’exception du Pôle moderniste démocratique (PDM) –, n’a sélectionné que trois femmes têtes de liste sur une possibilité de 33, les jeunes candidates restent positives. « L’imposition de la parité constitue déjà un avènement majeur. Pour les têtes de liste, ce sera mieux aux prochaines élections » affirme Mme Kousri.

Le chef du parti Ettakatol, 
Mustapha Ben Jaafar.
Aucun sujet n’a été laissé de côté par les candidates durant la rencontre; de l’économie en passant par la Constitution, le tourisme, la place de la religion ou encore les affaires étrangères. Un peu comme tous les autres partis progressistes, Ettakatol prône la séparation de la religion et de l’État. Les candidates mentionnent du même souffle qu’une coalition éventuelle avec le parti islamique Ennahda n’est pas envisageable, et ce malgré les soupçons formulés récemment par certains adversaires et quelques médias concernant une soit-disant hésitation du chef Mustapha Ben Jaafar d’établir clairement sa position à ce propos. Mentionnons que suite aux critiques, M. Ben Jaafar a réitéré son opposition à s’allier avec Ennahda dans une entrevue accordée au quotidien La Presse.

Sur l’économie, Ettakatol propose de hausser le premier palier d’imposition sur le revenu afin que les citoyens aient à payer des impôts lorsqu’ils atteignent un revenu annuel de 3500 dinars plutôt que 1500 comme c’est le cas actuellement. Pour le tourisme, un changement de philosophie doit être opéré. « Le tourisme culturel n’est pas assez exploité. La Tunisie est le deuxième pays au monde après l’Italie comptant le plus de ruines et presque rien n’est fait pour mettre ces sites en valeur. Il faut absolument cesser de concentrer tous nos efforts sur le littoral bas de gamme et se tourner plutôt vers le culturel » indique Mme Khelifa.

Lorsqu’elles faisaient campagne dans les rues, les candidates, en plus de présenter leur programme politique, incitaient chaque personne rencontrée à exercer leur devoir de citoyen et à aller voter, peu importe pour quel parti ou candidat indépendant. D’ailleurs, au sujet des indépendants, les trois politiciennes n’hésitent pas à leur décocher quelques flèches. « On se demande pourquoi il y en a autant. Est-ce vraiment une affaire d’idées ou  si c’est davantage l’égo qui entre en jeu ? C’est assez curieux tout de même de constater que tous ces candidats n’ont pas été en mesure de trouver un parti parmi les 110 qui aurait partagé les mêmes idées qu’eux  » s’interroge Mme Madder.

En effet, la forte présence de ces indépendants n’aidera en rien les forces progressistes selon les trois jeunes : « Cela ne fera que diviser le vote du centre au profit de partis religieux tel qu’Ennahda. Les indépendants sont presque tous de centre-gauche comme la plupart des partis d’ailleurs. Nous en sommes maintenant au point que si on veut vraiment faire une différence dans la politique tunisienne, il faut envisager de s’allier avec ceux qui ont la même vision que nous plutôt que de diviser le vote et ainsi permettre à nos adversaires de se faufiler en tête. »

Ce point de vue est partagé par de nombreux électeurs et c’est d’ailleurs la principale raison pour laquelle Ennahda a été donné favori dans tous les sondages d’intentions de votes jusqu’à maintenant. On pourra constater dans quelques heures si les jeunes candidates d’Ettakatol avaient vu juste sur ce point.

Même si elles ne seront probablement pas élues à l’Assemblée constituante, elles continueront toutes les trois de s’impliquer avec énergie dans leur parti. « On veut bâtir à long terme. Cette élection est une première, mais plusieurs autres suivront. Il faut continuer de mettre des efforts peu importe le résultat du 23 octobre. C’est de cette façon qu’on arrivera à relever les grands défis auxquels devront faire face la Tunisie. »

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