jeudi 13 octobre 2011

Reportage : Entrevue avec le maire de Sidi Bou Saïd


Le maire de Sidi Bou Saïd, Raouf Dakhlaoui
Raouf Dakhlaoui ne ressemble pas au genre de maire auquel on est habitué. Du moins, pas pour une ville connue comme Sidi Bou Saïd. Cela se remarque dès qu'on entre dans son bureau de l'hôtel de ville. Les documents empilés les uns sur les autres d'une façon très ordonnée à côté de son ordinateur l'occupent entre les multiples appels qu'il reçoit sur ses deux téléphones, les entrées à l'improviste de son personnel et les questions que je lui pose. Tout ça ne semble pas l'importuner le moins du monde d'ailleurs, ce qui n'a rien de très étonnant pour ceux qui le connaissent.

Car il faut savoir que le maire de Sidi Bou Saïd n'a pas qu'une ville à gérer. Il est également en pleine campagne électorale en troisième position sur la liste du parti Pôle Démocratique Moderniste (PDM) dans la circonscription de Tunis 2 et il est propriétaire de la librairie Art-Libris située à Tunis. Mais, il n'est pas question pour lui d'abandonner la librairie pour se concentrer uniquement à la mairie de Sidi Bou Saïd. Pourquoi? La raison est simple : en Tunisie, les maires ne sont pas payés. Tout simplement. Et les dépenses ne sont pas remboursées non plus.

Tout ceci fait en sorte que siéger à la mairie coûte de l'argent à Raouf Dakhlaoui puisqu'il doit embaucher quelqu'un pour le remplacer à son commerce.

M. Dakhlaoui occupe la fonction de maire depuis maintenant presque quatre mois, mais les implications financières et d'autres obligations personnelles le font hésiter à se présenter aux premières élections municipales qui auront probablement lieu au printemps prochain. Il y a également le fait qu'il a une chance d'être élu à l'Assemblée constituante entre-temps, ce qui représenterait « un beau problème à régler » selon ses dires. Le maire demeure toutefois réaliste : « C'est certainement possible et je suis confiant d'être élu, mais pour que cela se fasse il faudra que le Pôle obtienne un score très élevé » explique le principal intéressé.

Quant au programme du PDM, il n'hésite pas à en défendre les principaux points et à décrire la vision qu'a le parti pour améliorer la Tunisie. Parmi les priorités, la première sera de trouver un consensus pour élaborer une Constitution qui garantira les libertés individuelles fondamentales et qui sera très difficile à amender, question de protéger les citoyens contre l'État. Lorsque ce travail sera complété, soit dans environ une année, il sera temps de mettre en branle les grands projets de société dont la Tunisie a tant besoin.

Selon le maire, le PDM est l'unique parti à présenter un programme économique qui n'est pas teinté de démagogie. Bref, le seul qui ne fait pas de promesses qui seront impossibles à tenir une fois élu. « La réalité du pays est qu'il y a plus de chômeur aujourd'hui qu'avant la Révolution. C'est normal en raison du chaos dans lequel la Tunisie a été plongé et c'est pourquoi l'essentiel des efforts doit être mis à stabiliser les institutions, de façon à regagner la confiance des investisseurs et l'intérêt des touristes. « Et ce n'est pas en claquant des doigts ni en faisant des promesses à tout vent que le gouvernement va réussir à créer 500 000 emplois. Ce dont le pays a vraiment besoin, c'est plutôt une vision claire à long terme et un plan qui soit réalisable à court terme ».

Parlant de court terme, le PDM présente un fameux « plan pour les 100 premiers jours » qui implique entre autres des investissements dans les infrastructures des régions afin de relancer l'industrie du tourisme. D'un point de vue social, le parti se prononce en faveur des libertés individuelles et contre toute forme de discrimination. La peine de mort devrait être abolie, l'avortement maintenu légal et le port du niqab prohibé. Le PDM ne va pas toutefois jusqu'à envisager la légalisation du mariage gai. « Les mentalités ne sont tout simplement pas rendues là pour l'instant, ce ne serait pas possible » mentionne le maire.


Sur la religion, le PDM se dit être très ouvert; il s'agit d'un choix personnel et les législations de l'État devraient en être séparées. Pour ce qui est des partis religieux toutefois, le maire est catégorique : « Aucune coalition ne sera envisagée avec Ennahda ou tout autre parti islamique ». On sent d'ailleurs qu'il se retient lorsque sont soulevés les sujets de la présence de ces partis ainsi que leurs chances de succès. Car j'ai oublié de le mentionner en début de chronique, mais disons seulement que Raouf Dakhlaoui n'a pas la langue dans sa poche. Le concept de la langue de bois, il ne connaît pas. Et c'est pour cela qu'il préfère s'abstenir de répondre à certaines questions quitte à garder ses commentaires pour après la campagne électorale lorsque ses adversaires ne pourront plus interpréter ses propos en leur faveur ou dans un but partisan.

Au sujet de sa ville, malgré qu'elle soit un des attraits touristiques # 1 de la Tunisie, les problèmes économiques qui l'affligent sont très sérieux. Un des enjeux majeurs à l'heure actuelle est la réglementation et la délivrance de permis pour les vendeurs de rue. D'un point de vue logistique, la ville doit limiter le nombre qu'elle émet afin que les stands ne soient pas omniprésents sur les trottoirs. Par contre, il s'agit là d'un des principaux types d'emplois occupés par les citoyens.

J'écrivais plus haut que Raouf Dakhlaoui dirige Sidi Bou Saïd depuis seulement quatre mois. Cela est dû aux changements qui ont été apportés à l'administration municipale du pays depuis le départ du dictateur. Avant, les chefs de ville étaient nommés et contrôlés par le régime. Celui qui était en poste avant lui n'était donc qu'une marionnette aux services des Trabelsi, la famille de la femme de Ben Ali.

Après la Révolution et les manifestations qui ont suivi à la Kasbah, le gouvernement transitoire a fait, c'est le cas de le dire, le ménage dans les villes du pays. Comme pour plusieurs autres municipalités (La Marsa, Sfax, Sousse, Tunis, Carthage, etc.), le conseil municpal de Sidi Bou Saïd au grand complet a été congédié et une délégation spéciale a été nommée pour assurer provisoirement la gestion des affaires de la ville en attendant les premières élections municipales.

Cette décision était la meilleure à prendre selon Raouf Dakhlaoui et ce dernier n'hésite pas à affirmer qu'il ne craint pas pour la suite des choses en Tunisie. Les élections seront transparentes à son avis. La seule inquiétude est à savoir si les perdants vont accepter les résultats. « C'est dur à dire, mais une chose est certaine c'est qu'au PDM on va les accepter, peu importe si c'est positif ou non pour nous! « La Révolution a été faite par le peuple et pour le peuple, alors la moindre des choses pour les partis serait de mettre leur ego de côté et d'accepter le jugement populaire le soir du 23 ».

Le plus haut magistrat de Sidi Bou Saïd a raison de le dire, cela sera en effet un élément fondamental de l'après campagne électorale. Et nous serons à même de le constater dans très peu temps puisqu'il reste moins de 10 jours avant le vote.

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