mercredi 12 octobre 2011

Reportage : Deux indépendants au regard vigilant (Ajout)

 
De gauche à droite : Adib Samoud, Dominique Lagarde (journaliste) et Sanda Barboura

Lorsque vous tombez face à face avec Adib Samoud et Sanda Barboura, c'est la première chose qui vous frappe : leur regard. Du moins, c'est ce que j'ai ressenti. Car si le nom qu'ils ont choisi pour la liste indépendante qu'ils présentent à Kélibia a quelque chose d'efficace, c'est qu'il permet de décrire ce couple politique d'une façon assez précise.

Attablés sur le toit d'un de ces populaires cafés situés près de la Kasbah, Sanda et Adib donnent l'impression de se compléter, tant sur le plan personnel que politique, et surtout lorsqu'ils parlent du programme de la liste indépendante qu'ils ont créé, Regards Vigilants. Souriants et vifs d'esprit, les deux complètent les réponses de l'un et l'autre quand un élément important n'est pas suffisamment détaillé à leur goût. Et leurs idées, ils prennent le temps de bien les exposer car elles représentent les raisons pour lesquelles ils se présentent tous les deux à l'élection comme candidats indépendants plutôt qu'avec un grand parti.

Ce n'est pas qu'ils n'aient jamais songé à joindre les rangs d'une force politique déjà établie, bien au contraire. Toutefois, certaines situations les ont incités à faire cavalier seul. Par exemple, l'indifférence qu'ils ont perçue chez un trop grand nombre de partis et d'acteurs politiques majeurs lorsqu'a eu lieu l'incendie criminel de la forêt Dar Chichou en juillet dernier. « Lorsqu'on s'est rendu compte que les autorités et les principaux partis semblaient prendre ce tragique évènement à la légère, on s'est dit go, il faut y aller seuls afin que l'on puisse défendre les idées qui nous tiennent vraiment à coeur » mentionne Adib en expliquant les raisons qui ont motivé la décision du couple.

Avant de poursuivre sur les principaux enjeux qui sont à l'avant-plan du programme de la liste qu'il a co-fondé, Adib nous a confié quelques-unes des expériences personnelles qui l'ont fait connaître en Tunisie. Vétérinaire de profession, il a commencé, à partir de 2004, à être actif sur Internet en mettant sur pied une sorte de journal s'attardant aux nouvelles internationales et à l'économie équitable. Assez rapidement, de plus en plus de gens se sont mis à consulter ses articles et au fil du temps, ses sujets ont commencé à toucher d'une façon plus ou moins directe à la politique tunisienne. En 2007, la visibilité d'Adib a considérablement augmenté lorsqu'il a largement contribué à mettre sur pied le Maghreb blog et que le site a diffusé une pléiade de photos et d'articles concernant la caricature du prophète Mahomet parue deux années auparavant. « Cela avait créé un véritable buzz autour du site à un point tel que nous nous sommes retrouvés dans le Top 24 des blogues les plus consultés selon le classement Lonely Planet » raconte le principal intéressé.

Malheureusement, en raison de problèmes techniques, le blogue a dû cesser ses activités. Pas de chance, le serveur du site était canadien(!) et presque toutes les données ont été perdues. Cela a amené Adib à utiliser davantage Facebook et c'est par le biais de ce réseau que ses commentaires ont commencé à viser plus fréquemment le régime dictatorial en place à l'époque. Malgré son opposition connue au gouvernement, il n'a jamais été arrêté par les policiers ni tabassé comme certains autres de ses collègues. La raison étant « qu'il critiquait tout en restant subtil et qu'il savait jusqu'où il pouvait aller sans qu'il y ait de conséquences ». Bref, Adib n'a jamais voulu diffuser de messages qui auraient pu mette en péril la sécurité de sa famille.

Lors de la Révolution de janvier dernier, il a été très actif sur les réseaux sociaux et plus intensément lorsque l'un de ses amis, aussi blogueur, Slim Amamou, a été arrêté autour du 7 janvier. « Au moment où Slim a été emprisonné, nous nous sommes dit qu'on ne pouvait plus arrêter, car si les faux discours de Ben Ali visant à conjurer la grogne populaire venaient à faire effet et à rétablir le calme, on se serait tous fait mettre en prison les uns après les autres ». Évidemment, cette éventualité ne s'est jamais produite et Slim Amamou a été libéré le 14 janvier avant que l'ex-président ne prenne la fuite en Arabie Saoudite.

Si Adib n'a jamais été violenté par les forces de l'ordre, il n'en a pas moins été harcelé plus souvent qu'à son tour. Des enquêtes bidon ont été effectuées sur son compte et son téléphone était constamment sur écoute. Il raconte même savoir que ses conversation téléphoniques sont encore espionnées à l'occasion car il lui arrive parfois d'entendre la voix d'une « troisième personne » au bout du fil! Et ce qu'il y a de plus fascinant, c'est que le tout ne semble pas l'importuner outre mesure. Il relate les faits avec un sourire en coin, un ton de voix calme et un regard qui transpire la bonhomie.

L'équipe de Regards Vigilants
Sa conjointe Sanda, avocate de formation ayant obtenu sa licence en France, affiche attitude similaire et soutient avec autant de passion les priorités de Regards Vigilants. Le premier enjeu que les deux candidats soulèvent lorsque questionnés à ce sujet se rapporte à l'environnement. « Il faut protéger l'écologie du pays ainsi que les sites archéologiques. Il n'y a pas suffisamment d'attention qui soit portée à ces sujets actuellement. La pollution représente un problème très sérieux, car en plus de contribuer à la détérioration de la santé de la population, elle détruit à long terme la nature qui est au cœur de l'économie de notre pays» explique la première femme sur la liste du parti.

En ce qui a trait à la religion, le parti estime que le concept de laïcité est certes intéressant, mais que le fruit n'est pas mûr à l'heure actuelle. « Il sera donc nécessaire d'introduire une référence à l'Islam comme étant la religion officielle de la Tunisie dans l'article premier de la future Constitution, tout en insérant une autre disposition garantissant la liberté de culte » selon Adib.

De plus, les deux indépendants estiment que la Tunisie post-révolution doit pratiquer un Islam ouvert mais ils doutent que les partis religieux veuillent vraiment s'engager dans cette direction. « La base électorale de ces derniers étant plus souvent qu'autrement très religieuse, un parti islamique tel que Ennahda s'inspirerait immanquablement des principes de la religion pour rédiger des lois, ce qui serait néfaste pour la Tunisie » de renchérir Sanda.
La préservation des acquis de la femme ainsi qu'une réforme de l'éducation en vue de rehausser la qualité des diplômes figurent également à l'agenda de Regards Vigilants.

Adib Samoud en pleine campagne électorale
Sanda et Adib demeurent confiants face au futur de la Tunisie, et ce peu importe le résultat du vote le 23 octobre. « Je ne crois pas que les gens vont opter pour les partis extrémistes, car toute la population désire vivre dans un pays stable. « Et oui, je demeure positif face à notre avenir, la situation ne pourra pas être pire qu'avant. Le peuple a trop travaillé pour obtenir sa Révolution, des changements doivent maintenant se produire » conclut Adib sur une note confiante.

Conscients des obstacles qu'ils ont à surmonter pour remporter un siège à l'élection, les deux candidats ont l'intention de maintenir leur rythme de campagne effréné en continuant de rencontrer le plus d'électeurs possibles et de distribuer des autocollants en forme d'oeil, le logo du parti, et ce, jusqu'à la toute fin. Même si leurs chances de succès demeurent modestes, il sera intéressant de surveiller si la vision de Regards Vigilants parviendra à se frayer un chemin jusqu'à la Constituante.

AJOUT : Je vous invite à consulter ce reportage effectué par Tunisia-live.net au sujet de Regards Vigilants et de son chef Adib Samoud :


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