mardi 18 octobre 2011

Pourquoi les islamistes ne gouverneront pas en Tunisie


Logo du parti islamiste Ennahda

Les premières élections arrivent à grands pas en Tunisie. Dans quelques jours, le monde entier connaîtra l’identité de ceux et celles que les Tunisiens auront désignés pour remplacer le régime dictatorial qui gouvernait encore le pays il n’y a pas si longtemps.

Bon nombre d’observateurs de la scène politique internationale – notamment en Occident – ont souvent soulevé la crainte que des partis aux tendances fortement religieuses, voire parfois extrémistes, parviennent à remporter une élection pour ensuite imposer un agenda politique islamique. S’il est vrai que cela est possible dans quelques pays arabes, les chances que se réalise en Tunisie un tel scénario sont peu probables.

Tout d’abord, il faut savoir que le scrutin de dimanche prochain va élire une Assemblée constituante qui aura pour mandat de rédiger la nouvelle Constitution du pays dans un délai d’un an. C’est ce à quoi 12 des principaux partis en lice se sont entendus. Dans les faits, l’Assemblée aura également des fonctions législatives et un pouvoir de surveillance sur le gouvernement.

À la veille des élections, la situation politique actuelle en Tunisie est la suivante : environ six partis se détachent du peloton et risquent de rafler la majorité des sièges. Ils sont tous considérés comme « progressistes » ou de « centre-gauche » sauf un, le parti islamique Ennahda. Qualifié de modéré par certains et soupçonné de tenir un double discours par d’autres, le parti est donné vainqueur dans tous les sondages qui ont été publiés à ce jour (à noter que les sondages sur les intentions de vote sont interdits depuis le 1er octobre) avec environ 25 à 30% d’appuis contre tout au plus 15% pour leur plus proche concurrent. Même les adversaires d’Ennahda admettent à mots couverts, qu’à moins d’un revirement spectaculaire, le parti islamique remportera l’élection.

Dans le programme politique qu’il a présenté aux journalistes durant la campagne électorale, Ennahda propose de mettre en place un système parlementaire à chambre unique où le Premier ministre devrait être issu du parti ayant récolté le plus de sièges à l’élection. À titre de chef de l’État, ce dernier aurait la responsabilité de former le gouvernement.

Cependant, si on regarde de plus près les faits qui nous sont présentés, tout porte à croire que cela ne se produira pas et que les islamistes ne gouverneront pas en Tunisie. Certes, Ennahda va terminer au premier rang, peut-être même remportera-t-il beaucoup plus de sièges que ses principaux rivaux, mais le parti ne parviendra pas à obtenir une majorité au Parlement. Pour ce faire, il lui faudrait former une coalition et c’est là où réside son principal problème puisque ses adversaires les plus sérieux rejettent toute alliance potentielle avec eux.

Pendant ce temps, les principaux partis « progressistes démocrates » ont commencé à négocier en privé pour former une future coalition. C’est presque un véritable front commun qui se dessine contre le parti islamique. Tous les adversaires d’Ennahda désirent mettre en place un système présidentiel avec une chambre législative plutôt qu’un parlement unique. La mise en place d’un tel système requiert une majorité de votes à l’Assemblée constituante et rendrait nulles en pratique les chances des islamistes de remporter un jour la présidence.

Et la raison en est bien simple : une élection présidentielle exige normalement du gagnant qu’il obtienne une majorité de votes lors d’un scrutin populaire et très souvent, le dernier tour d’une telle élection ne se déroule qu’entre deux candidats. Ainsi, le vainqueur doit rallier plus de 50% des voix pour être élu, ce qui est presque impossible pour Ennahda.

En effet, selon les derniers sondages réalisés avant le 1er octobre, le parti islamique jouit de l’appui d’un noyau dur d’environ 30% d’électeurs et il lui sera extrêmement difficile, sinon impossible, de convaincre suffisamment d’indécis – les 20% qui lui manque pour obtenir 50% – sans devoir faire de compromis qui déplairaient assurément à sa base militante. Un déroulement semblable s’est produit en France en 2002 alors que le candidat du Front National, Jean-Marie Le Pen, avait réussi à se frayer un chemin jusqu’au second tour de scrutin de l’élection présidentielle en comptant sur l’appui d’une base électorale pure et dure. Au dernier tour toutefois, n’ayant pas été en mesure d’élargir son électorat, il avait encaissé une cuisante défaite face au candidat plus modéré, Jacques Chirac.

Bref, Ennahda pourrait gouverner dans un système parlementaire, mais pas dans un régime présidentiel, ce que tous ses adversaires proposent d’instaurer. Et c’est ce système qui risque fortement d’être enchâssé dans la Constitution puisque les progressistes vont vraisemblablement former une coalition majoritaire suite au vote de dimanche. D’ailleurs, plusieurs responsables de ces partis affirment à mots couverts que c’est certainement ce qui se produira dans les jours et les semaines qui suivront l’élection.

Souhaitons simplement que cette coalition, si elle voit le jour, parvienne à instaurer une Constitution ainsi qu’une démocratie stable dans un avenir rapproché. Le pays en a cruellement besoin afin de relancer son économie chancelante et pour diminuer le taux de chômage alarmant, surtout chez les jeunes diplômés. Certains partis auront à mettre de l’eau dans leur vin, mais ce serait le moindre des sacrifices à faire pour répondre aux aspirations d’un peuple qui a suffisamment souffert et qui est maintenant en droit de s’attendre à des résultats concrets de la démocratie pour laquelle il s’est battu.

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