Il s’agit du dernier article du blogue Élections
Tunisie. Non pas qu’il manque de sujets d’intérêt public à débattre ou d’enjeux
politiques à discuter, au contraire, mais l’objectif initial était de couvrir
les activités entourant la première élection libre du pays, et c’est maintenant
chose faite.
La plupart des étapes en vue de débuter les travaux
de l’Assemblée Constituante ont été franchies. Les recours en contestation sont
terminés, les négociations entre les plus grands partis (Ennahda, Congrès pour
le République et Ettakatol) pour la formation du Gouvernement suivent leur
cours (malgré le retrait temporaire d’Ettakatol) et la date de la première
journée de l’Assemblée Constituante a été fixée au 22 novembre.
De plus, le lieu où siègeront les élus a été choisi
et entériné à l’unanimité par les huit partis ayant amassé le plus de votes à
l’élection. Ainsi, l’Assemblée Constituante aura dorénavant pignon sur rue à
l’ancien siège de la Chambre des députés du Bardo.
Impressions personnelles sur
la Tunisie
Commençons par le positif. La Tunisie est un pays
magnifique qui possède des ruines, des plages, des côtes, des collines, un
désert, des petits villages, des bassins d’eau et des paysages qui sont d’une
beauté à couper le souffle. La capitale, Tunis, a très peu à envier aux plus
grandes villes du monde et la célèbre avenue Bourguiba regorge de jolis cafés
et de restaurants où il fait bon se retrouver entre amis.
La cuisine tunisienne est par ailleurs une des
choses qui m’a particulièrement plu pendant mon séjour. Peu importe l’endroit d’où
vous venez et quelles que soient vos habitudes alimentaires, il est presque
impossible de ne pas apprécier les mets traditionnels du pays. En bon
carnivore, j’ai adoré tous les plats et sandwichs concoctés avec de la viande –
du poulet jusqu’à la chawarma, en passant par l’incontournable « plat
escalope ».
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| Le délicieux couscous tunisien. |
Mais mon coup de cœur culinaire reste LE fameux
couscous ! Avec du poisson, du poulet ou des merguez, peu importe, je n’en
ai jamais mangé qui soit aussi bon. Ce pur délice sera certainement le dernier plat
que je m’offrirai avant de quitter le pays dans quelques jours.
La gastronomie m’a réjoui, mais l’image que je
conserverai de la Tunisie, c’est surtout celle de ses citoyens. En effet,
rarement ai-je vu des gens aussi gentils, accueillants et toujours prêts à vous
aider. Comme on dit chez moi, « c’est du maudit bon monde ».
La
politique
Côté politique, la transition démocratique qui
s’opère depuis la chute du régime en janvier 2011 est aussi remarquable
qu’impressionnante. En moins de 10 mois, la Tunisie est parvenue à se
débarrasser d’une dictature et à réaliser avec succès des élections libres et
transparentes qui se comparent à celles des grandes démocraties du monde.
Ajoutez à cela le fait que le processus fut
chapeauté par une organisation indépendante (la Haute Instance pour la
réalisation des objectifs de la Révolution) qui n’a pas hésité à prendre des
décisions courageuses telles que l’exclusion des partis religieux extrémistes
et la parité des sexes en alternance sur les listes électorales, pour ne nommer
que celles-là.
Qu’en est-il du futur politique de la Tunisie ?
Difficile de se faire une idée claire pour l’instant. Tout dépendra du succès
de l’Assemblée Constituante et des prochaines élections qui auront lieu dans un
an. Jusqu’à maintenant, les partis semblent vouloir collaborer ensemble. Reste
à voir si cela durera tout au long des négociations concernant la constitution,
et surtout lorsque les discussions porteront sur des aspects où les partis ont
des divergences d’opinion (ex : système législatif – présidentiel ou
parlementaire).
On peut toutefois se risquer à faire quelques
extrapolations. Si un système parlementaire à chambre unique est instauré, les
islamistes risquent de gouverner pratiquement seuls dans les prochaines années.
À l’opposé, si le système présidentiel est retenu, on devrait assister à un
partage plus équitable du pouvoir entre progressistes et islamistes. Plus de
détails à ce sujet dans cet article.
Déceptions
Allons-y avec le négatif maintenant. J’ai été déçu
par deux groupes : les islamistes et les progressistes (dans lequel je
regroupe les partis politiques et les candidats indépendants).
Par leur entêtement à nier la réalité, les
progressistes ont offert à Ennahda l’élection sur un plateau d’argent. Plutôt
que d’envisager de se rallier, ils ont choisi de se présenter sous des
centaines de bannières différentes.
Pendant qu’ils argumentaient entre eux alors qu’ils
avaient souvent des programmes quasi identiques, les islamistes eux faisaient
front commun et parvenaient à s’approprier la majorité du vote religieux pour
terminer loin devant ses adversaires en récoltant 41% des sièges avec 37% des
suffrages. J’ai déjà soulevé ce sujet dans l’article suivant.
Ironie du sort, les progressistes se sont divisé plus de 50% du vote.
Les
islamistes
En ce qui a trait aux islamistes, mon opinion a
changé récemment. En débutant ce blogue, je tenais à rester objectif. C’est
pourquoi j’ai pris la décision de mettre de côté les préjugés dont ils font l’objet et j’ai
préféré, comme il sied en démocratie, leur donner le bénéfice du doute. Il
m’apparaissait logique de laisser la chance au coureur. Après tout, le
programme d’Ennahda semblait reposer sur une vision moderne et ouverte de
l’Islam et leurs idées ne semblaient pas non plus restreindre les droits de
quiconque.
![]() |
Le chef du parti islamique
Ennahda, Rached
Ghannouchi.
|
À tout évènement, le parti islamiste était alors
accusé – surtout par les médias français – de tenir un double discours. D’autres
les ont carrément traité d’extrémistes et parfois même de criminels avec
preuves à l’appui. C’est le cas de la Section du statut du Canada, tel que le
révèle un jugement de la Cour d’appel fédérale canadienne en 2003, Zrig c. Ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration.
On y relève notamment que la Section du statut
canadien a qualifié Ennahda de « branche armée qui utilise des méthodes
terroristes » et qui aurait été impliqué dans « des assassinats et des
attentats à la bombe ».
À propos du chef Rached Ghannouchi, on y affirme qu’il
« est considéré par certaines sources comme étant l'un des maîtres à
penser du terrorisme » et également qu’il « a fait un appel à la
violence contre les États-Unis et a menacé de détruire leurs intérêts dans le
monde arabe. En outre, il a demandé la destruction de l'État d'Israël. »
Et c’est sans compter les allégations qui pèsent
contre le Secrétaire général du parti, Hamadi Jebali, soupçonné d’avoir
participé aux attentats terroristes du 2 août 1987 où quatre explosions survenues
au même moment dans des hôtels de Sousse et de Monastir faisaient 13 blessés.
Faisant fi de tous ces éléments, je me suis
concentré uniquement sur les actions et les paroles du parti islamiste, le
qualifiant même de « modéré » dans certains de mes articles. Les gens
d’Ennahda ont demandé fréquemment à leurs détracteurs « d’attendre de voir
comment ils agiront avant de les critiquer ».
C’est ce que j’ai fait et j’ai l’impression
aujourd’hui d’avoir été roulé dans la farine. J’en suis malheureusement venu à
la conclusion que le parti tient effectivement un double discours et que ses
dirigeants cachent à la population plusieurs des idées auxquelles ils adhèrent.
Les récentes déclarations de Souad Abderrahim, la
députée la plus en vue d’Ennahda dont on vante le « modernisme », jumelé
au silence complice des dirigeants du parti m’ont laissé vraiment perplexe. Affirmer entre autres
« que les mères célibataires n’ont pas le droit d’exister » et qu’il
n’y a pas de place « pour une liberté totale et intégrale en
Tunisie » ne correspond pas tout à fait, à mon avis, à une vision modérée.
De plus, elle avait également déclaré quelques jours auparavant qu’Ennahda
« ne compte
pas fermer les boîtes de nuit, mais par contre ancrera les bonnes mœurs. »
Ce
qui m’a le plus étonné n’est pas nécessairement les déclarations de Mme
Abderrahim, mais plutôt l’absence d’indignation d’une grande partie de la
population. À preuve, plusieurs journaux n’ont pas jugé la nouvelle
suffisamment intéressante pour la publier et mis à part la réaction outrée des
jeunes sur les réseaux sociaux, on ne sentait pas vraiment l’acrimonie que ces
propos auraient normalement dû soulever.
| Souad Abderrahim, la députée controversée d'Ennahda. |
Peut-être
est-ce le signe que de nombreux Tunisiens partagent au fond d’eux-mêmes l’opinion
de la députée ? C’est ce que croit Lofti Achour, producteur de cinéma
connu, dans un texte qu’il signe sur sa page Facebook. Un article fascinant
qui vaut vraiment la peine d’être lu.
La
théorie de ce dernier, à l’effet que plusieurs personnes appuient secrètement Ennahda
mais n’oseraient pas l’avouer publiquement, pourraient fort bien expliquer les
résultats du parti islamique aux dernières élections. Car il faut avoir le
courage de regarder la vérité en face, ce ne sont pas seulement les régions
pauvres du pays qui ont voté massivement pour eux. Dans les circonscriptions de
la diaspora et à Tunis, leurs scores ont été tout aussi élevés.
Quoiqu’on
en dise et malgré que la situation soit bien plus saine que dans tout autre
pays arabe, il reste encore des pas à franchir pour que les mentalités évoluent
– à l’égard des droits des femmes et surtout des homosexuels, sujet qui reste
encore extrêmement tabou en Tunisie.
Les bons
coups
Mes plus belles expériences ont été sans contredit mes
rencontres avec les blogueurs. Azyz Amami ainsi qu'Adib Samoud et Sanda Salakta de Regards Vigilants m’ont littéralement fasciné. Ils sont très jeunes et ils ont déjà vécu des
expériences que plusieurs ne vivront jamais, voire ne peuvent même pas imaginer.
J’ai eu la chance également de rencontrer des politiciens
promis à un bel avenir. Wajdi Elleuch, détenteur d’un doctorat en
ingénierie de l’Université de Sherbrooke et membre actif au sein du parti Afek
Tounes, fait partie de ce groupe. Il m’a permis de suivre pendant une journée la campagne électorale d’un candidat tête de liste, Chokri Yaich, dans un
quartier défavorisé.
Une journée dans la campagne électorale d'Afek Tounes
dans Sfax 2. Sur la photo, le tête de liste Chokri Yaich
improvise un discours aux abords d'une rue.
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Ce fut très enrichissant et j’ai pu constater de
visu les grandes différences qui existent entre les régions et les villes mieux
nanties du nord du pays. Mentionnons par ailleurs que M. Yaich a été élu. Il
sera donc un des quatre représentants d’Afek Tounes à l’Assemblée Constituante.
Il y a aussi Mabrouka M’barek du CPR avec qui j’ai
fait une entrevue qui a été élu dans la circonscription des Amériques et du reste de l’Europe.
J’ai également eu la chance de rencontrer le maire
de Sidi Bou Saïd et membre du PDM, Raouf Daklahoui,
pour qui la langue de bois est un concept inexistant, de même que trois jeunes politiciennes d’Ettakatol,
Wafa Madder, Omezzine Khelifa et Arabiya Kousri qui tôt ou tard auront leur
place au Parlement de la Tunisie.
Je m’en voudrais d’oublier les gens du journal
internet Tunisia-live.net,
la meilleure source d’information au pays. Cette jeune équipe de journalistes
contribue d’une façon exceptionnelle au développement et à l’augmentation de la
visibilité de la Tunisie à l’échelle internationale.
Dans un registre complètement différent, voici une courte
chanson humoristique à propos de l’élection qui a fait sensation sur les
réseaux sociaux en Tunisie :
Remerciements
et plogue personnelle
La publication de ce blogue a requis la
collaboration de plusieurs personnes que je tiens à remercier. Tout d’abord, les
gens du Prince Arthur Herald et Marc-Olivier Fortin qui ont publié les articles
sur leur plateforme.
Ensuite, Carole Gagné, une femme remplie de talent
pour qui la correction de textes n’a pas de secret. En plus de tous les atouts
qu’elle possède, c’est un bourreau de travail. Même chose pour Bernard Bujold,
un vrai pro de l’informatique dont les conseils m’ont grandement aidé à
démarrer ce projet. La carte de presse qu’il m’a fournie fut très utile pour
assister à plusieurs événements. Il est le fier créateur d’un journal internet qui
compte plus de 50 000 abonnés, LeStudio1.
![]() |
Les articles de ce blogue ont
été publié dans le Prince Arthur
Herald.
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Pour la version anglaise, il me faut souligner la
contribution de deux excellents traducteurs, Marcus McCormick et Marco Ferraro
qui ont le souci du détail et qui ont travaillé d’arrache-pied au cours des
trois derniers mois.
Merci aussi à Sameh Krichah, une jeune activiste
tunisienne très intelligente et impliquée dans plusieurs organisations qu’on
verra certainement dans les médias ou dans le monde politique d’ici quelques
années.
Enfin, au nom de tous les étudiants internationaux
qui ont participé au projet Call for a
Rise, je voudrais remercier les Tunisiens de l’AIESEC Carthage pour
l’accueil qu’ils nous ont réservé.
Grâce à toutes ces personnes, ce blogue a fait son
petit bout de chemin. Mis à part ceux qui ont pu lire les articles dans le
Prince Arthur Herald, les textes d’Élections Tunisie ont été vus à plus de 5500
reprises à ce jour.
Ce travail d’équipe a également permis d’être publié deux fois dans le journal The Gazette (ici et ici), de recevoir
une petite publicité dans La Tribune (quotidien de Sherbrooke),
le site web de l'Université de Sherbrooke et La Presse, en plus de donner une entrevue à l’émission de Benoît Dutrizac au 98,5 fm,
à Estrie-Express animée par Réjean Blais et au English Program de Radio Tunis Chaîne Internationale (RTCI).
Conclusion
La transition vers la démocratie en Tunisie n’est
pas complétée. Au contraire, elle n’en est encore qu’à ses premiers pas et il
faudra attendre plusieurs années avant de pouvoir véritablement évaluer les
bienfaits de la Révolution. Mais au-delà des critiques qui peuvent être
formulées, le fait demeure que la manière pacifique dont les Tunisiens ont
forcé leur dictateur à quitter le pays et les actions qui ont été entreprises depuis
ce temps sont absolument remarquables.
La Tunisie sert de modèle aux autres pays du monde
arabe depuis janvier dernier et cela risque de se perpétuer au cours des
prochaines années. Les Tunisiens peuvent être fiers du chemin parcouru et si
leur Révolution parvient à établir une véritable démocratie à long terme, leur
persévérance servira assurément d’inspiration à leurs voisins arabes qui auront
à mener le même dur combat vers la liberté.
Ce séjour en Tunisie m’a permis de vivre au
quotidien le processus d’instauration d’une démocratie ainsi que tous les
rouages qui assurent à long terme la stabilité d’un État. Ce fut une vaste
expérience de vie, une chance unique, une opportunité formidable. J’ai eu
beaucoup de chance et c’est pourquoi je tiens à faire part de ma reconnaissance
la plus sincère à tous ceux et celles qui de près ou de loin m’ont aidé à
réaliser ce projet.
À mes copains Tunisiens, je dis بسلاما et vous souhaite
pleins de défis à la hauteur de vos ambitions.
Rafaël Primeau-Ferraro
![]() |
| L'équipe de Call for a Rise. |








